Quand le prêt-à-porter a fait craquer la couture

 C’est assez difficile à imaginer mais il a existé un monde avant le prêt-à-porter. Un monde sans marques, sans pub, sans John Galliano, sans top models anorexiques, ni défilés en Mondiovision. Ce basculement historique, initié à la fin des années 40 et mis définitivement sur orbite durant les années 70, méritait un anniversaire. Il a été fixé, un peu arbitrairement avec le premier salon du prêt-à-porter qui eut lieu à Paris en juin 1956. Depuis, il s’en tient deux par an et celui organisé ce week-end à la porte de Versailles sera donc le centième du nom (1).

    Le prêt-à-porter, c’est quoi ?

Tous ­ ou presque ­ les vêtements rentrent dans cette définition. A l’intérieur de cet immense marché, on trouve aussi bien Tati, H & M, Diesel ou Dior, même si, dans ce dernier cas, on parle de prêt-à-porter de luxe. Les marques de sport ou les vêtements professionnels en font aussi partie. Deux exceptions ? La haute couture qui propose des pièces uniques faites sur mesure pour une clientèle estimée à environ deux cents acheteuses. Et les tenues que vous découpez dans vos rideaux.

    Comment faisait-on avant ?

Deux cas de figure jusqu’aux années 50. Si, comme l’immense majorité des Françaises, vous n’êtes pas richissime : vous savez coudre. Donc vous pouvez vous fabriquer un vêtement à partir d’un patron. Si vous êtes plus fortunée, vous pouvez choisir des tissus luxueux dans des grandes maisons parisiennes et les confier à votre couturière personnelle. Deuxième possibilité, votre famille appartient à la grande la noblesse européenne. Deux fois par an, vous vous installez dans la suite d’un grand palace parisien et vous prenez rendez-vous chez les grands couturiers. On comptait 106 de ces maisons en 1946. Aujourd’hui, la chambre syndicale de la haute couture ne recense plus que dix membres permanents. Tous ­ ou presque ­ déclinent des collections prêt-à-porter qui forment l’essentiel de leur profit.

    D’où vient le mot ?

C’est la traduction littérale de ready to wear, terme utilisé après guerre par les industriels américains.

    Qui a amené le prêt-à-porter en France ?

Ceux que l’on appelait alors les confectionneurs indépendants. En fait, des industriels du textile qui parvenait à fournir de grandes quantités de vêtements ­ non griffés ­ en multipliant les sous-traitances. Au sortir de la guerre Jean-Claude Weill amorce les premiers pas vers l’industrialisation. Comme le rapporte avec précision Didier Grumbach, président de la Fédération de la couture et du prêt-à-porter, dans son livre Histoires de la mode (2), un autre industriel, Albert Lempereur, parle dès 1948 et dans le style ampoulé de l’époque de «cette impérieuse obligation (…) de convaincre la femme française par l’amélioration de nos articles et une diminution des prix». Ce qu’on appelle avoir le sens de l’histoire.

    Quel a été le rôle de la presse féminine ?

Elle a anticipé cette révolution et a largement contribué ensuite à son succès. La première à aborder de près le sujet est Hélène Lazareff, qui part à New York en 1940. Françoise Giroud, qui fut très proche d’Hélène Lazareff, expliquait que cette dernière était rentrée de ce voyage «libérée du goût français, et que, depuis, elle aimait les choses bariolées, vives, voyantes, choquantes. L’idée qu’on puisse choisir un tissu parce qu’il était solide ou de belle qualité lui paraissait obscène». En 1952, le journal Elle publie un dossier de six pages intitulé : «Aimeriez-vous trouver vos robes toutes faites ?» Pour présenter les modèles, une adolescente encore inconnue : Brigitte Bardot.

    Y avait-il déjà des gourous du style ?

Il n’existait pas à l’époque de fashion directors. En 1952, les patrons des Galeries Lafayette, Max Heilbronn et Raoul Meyer, «cherchent une femme de la jet-set qui, si possible, n’ait jamais travaillé», précise Didier Grumbach. Ils castent Ghislaine de Polignac, nièce de la comtesse du même nom, qui devient une sorte d’Anna Wintour des années 50. Son rôle ? Faire le tour des collections et choisir quelles pièces sont dignes des rayons des Galeries. Un jour, la duchesse de Windsor croise dans un salon parisien Mademoiselle de Polignac, vêtue d’un manteau léger, à la coupe sobre. «Ghislaine, don’t tell me it comes from les Galeries Lafayette». Elle en commande deux (un bleu et un rose) sur-le-champ.